Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 avril 2017 3 19 /04 /avril /2017 09:37

4 juin 1947

Mon mari bien-aimé.

J’ai été si contente, en descendant, de trouver votre lettre, votre si gentille lettre. C’était comme d’entendre votre chère voix taquine, de voir votre chaud sourire, vous étiez près de moi et nous causions gaiement. Ça devient un vrai plaisir de correspondre quand les réponses arrivent vite, une conversation devient possible. Vous ne me semblez pas loin en cet instant, je sens que vous m’aimez aussi bien que si vous me regardiez, et je sens que vous sentez que je vous aime. Mon chéri, vous ne savez pas à quel point ça me rend heureuse, je ne savais pas moi-même quel bonheur vous pouviez me donner. Toute la journée a été ensoleillée, radieuse, merveilleuse, par la grâce de cette douce lettre qui m’est allée au cœur. Je suis jalouse que vous écriviez des lettres pareilles, ce n’est pas juste ; moi je ne peux exprimer ce que je voudrais en une langue étrangère, vous, vous pouvez faire le spirituel; bien décrire les choses, bien raconter des histoires. Je ne peux manier qu’un mauvais anglais enfantin, quoique n’étant pas stupide, vous savez. Vous allez vous croire plus malin, plus intéressant et, devant ma gaucherie, concevoir un mépris hautain…

LE SOIR

Mon chéri, il est minuit ; quelle heure cela donne t-il à Chicago ? L’heure du dîner, je crois : que faites-vous en ce moment ? Mangez-vous un plat d’os ? Je suis dans ma chambre, qui est vraiment bien pouilleuse, j’aurais honte de vous la montrer. Les murs, ça va, ils sont roses, rose pâte dentifrice, mais le plafond, d’une telle saleté, la pièce, si minable, sans rien de confortable ni de joli, auraient besoin d’un homme de ménage compétent qui leur donnerait une « touche féminine » attrayante. Malgré tout, j’y suis attachée, à cette chambre pouilleuse j’ai vécu toute la guerre, y cuisant des nouilles et des patates, et je ne peux m’en arracher, ce qui serait la seule conduite sensée.

Je suis trop fatiguée et vous me manquez trop. Vous savez, ce retour est très dur, très difficile à vivre. Il y a quelque chose de si triste en France, quoique cette tristesse me plaise. Et puis en Amérique, j’étais en vacances, je n’exigeais rien ici j’ai à faire, mais je ne sais pas précisément quoi ni si j’en suis capable. d’autant plus qu’il s’agit de moi.

Mon bien-aimé, je vais me coucher. Ça m’a réconforté de vous écrire. Ça me réconforte de savoir que vous êtes vivant, que vous m’attendez, que le bonheur, l’amour reviendront. Vous m’avez dit une fois que j’avais plus d’importance pour vous que vous pour moi, je ne crois plus que ce soit juste. Vous me manquez, je vous aime, je suis votre femme comme vous êtes mon mari. Je vais dormir dans vos bras, mon bien-aimé.

Votre Simone

simonebeauvoiralgrenpoche

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Camille
commenter cet article

commentaires

manou 21/04/2017 10:14

Quelle belle lettre ! Beaucoup d'amour et de complicité dans ces écrits...Je ne connaissais pas ce folio qui les réunit. Merci Camille pour ce partage et contente de te retrouver. Bisous

LADY MARIANNE 20/04/2017 15:13

juin 47 !!
quelles belles lettres d'amour ! un beau billet plein de tendresse et d'amour-
gros bisous ma Camille-

cacao 20/04/2017 07:02

Magnifique lettre ! Merci beaucoup Camille de nous la faire connaître.

Bernieshoot 19/04/2017 18:55

à lire et relire sans modération

covix 19/04/2017 12:07

Bonjour,
Très beau, une belle écriture, je n'ai pas lu Simone de Beauvoir.
Bises

Présentation

  • : BIENVENUE-CHEZ-CAMILLE
  • BIENVENUE-CHEZ-CAMILLE
  • : Je souhaite avant tout en faire un endroit convivial, ou vous aurez envie de revenir.Avant d'être invalide moteur à 80% je faisais plein de choses j'aimerai les partager avec vous. Je souhaiterai que vous y preniez la parole, que vous vous sentiez chez vous. Je souhaite de la gaité,de la culture,de la drôlerie, et un partage de ce que vous aimez. Je suis ouverte à tout et à tous.
  • Contact